LA POUSSIERE DE LA REALITE

(Blow up de Michelangelo Antonioni)

 

par Dominique Païni

 

Michelangelo Antonioni fut un des principaux artistes qui s’employèrent à décrire l’érosion brutale que subit au XXème siècle l’humanisme hérité de la Renaissance italienne.

Les films d’Antonioni qui précèdent Blow up dans les années soixante – L’Avventura, La Notte, L’Eclisse, Deserto Rosso, invitaient à une critique des certitudes illusoires du confort bourgeois en Europe occidentale, certitudes dont on ne pouvait alors imaginer l’effondrement spécifique par la surconsommation et les technologies de communication du XXIème siècle.

Les illusions de bonheur offertes par la société italienne en reconstruction après guerre et les images dérisoires du « latin lover » - marchandise visuelle lascive idéale d’une Italie exportable -,  est ce à quoi s’attaquait le cinéaste. Les personnages au même profil régulier incarnés par Gabriele Ferzetti, Francesco Rabal, Massimo Girotti et Marcello Mastroiani sont mis en pièces et leur image idéale lacérée par la lâcheté, la veulerie, le mensonge et l’orgueil médiocre.

 

Après ce constat d’échec de la modernité que constituèrent ces quatre films, Antonioni quitte l’Italie pour réaliser Blow up. Ce film est symbolique du départ du cinéaste natif d’une des régions les plus fondatrices de l’identité italienne, berceau d’une part considérable de la culture classique européenne.

 

A partir d’une nouvelle de l’écrivain argentin Julio Cortazar, Les fils de la Vierge, Antonioni construit une fiction qui lui permet de s’immerger avec une énergie renouvelée dans l’univers affriolant et provoquant du « swinging London » de la fin des années soixante - les contrastes colorés de la mode, l’intense verdeur de la végétation des parcs londoniens, la fantaisie des actions underground qu’autorisent la drogue et la musique - peu d’années avant les révoltes de la jeunesse à travers le monde, révoltes dont il fut curieux jusqu’à son autre chef-d’oeuvre consacré à la jeunesse de cette époque :  Zabriskie Point (1972)

Blow-up est un tournant décisif de l’œuvre antonionienne depuis un parti-pris d’analyse de l’image photo-cinématographique et il contribue au renouveau du cinéma mondial menacé par l’ordinaire télévisuel, y compris jusqu’à Hollywood en influençant Brian de Palma et Martin Scorsese.

 

Dans le milieu des années soixante ont lieu l’explosion psychédélique, le développement de la musique Rock britannique et l’impact de la publicité et de la mode sur le décor urbain et la vie quotidienne en général. Le cinéaste en quittant le «  désert rouge » de l’Italie entre désastres écologiques et  crise politique, s’identifie à Thomas, interprété par David Hemmings, « voyeur » à la juvénilité bondissante, bien éloigné de l’idéalité classique des traits de visage et de la corporéité de l’humanité latine. Son modèle est le célèbre photographe anglais David Bailey. Thomas traque photographiquement les comportements urbains de diverses catégories sociales : les ouvriers en usine, les ébats de bourgeois amoureux dans les espaces d’un grand parc « à l’anglaise »…

C’est le second film réalisé en couleurs par le cinéaste de Deserto Rosso. Mais comment ne pas remarquer la troublante évidence d’une survivance du noir et blanc ? Thomas est triplement un homme en noir et blanc : ses photos dont il interroge la composante moléculaire jusqu’à l’aveuglement et leur fission neigeuse dans un gris uniforme, la mode vestimentaire de Londres qu’il saisit lors d’une séquence célèbre chorégraphiée avec des mannequins et rythmée par des géométries noires et blanches. Et enfin les vêtements du personnage photographe : pantalon blanc et veste noire.            

Antonioni a 55 ans et part donc vers l’ouest anglo-saxon où il espère le « nouveau » : il se projette dans cette personnalité impertinente, cynique et assurée de sa séduction, malmenant érotiquement de jeunes mannequins en recherche de célébrité. Le film produit un puissant effet transgressif et remporte la récompense suprême du festival de Cannes en 1967. Aujourd’hui encore, 58 années plus tard, Blow up demeure un film dont cet effet de contemporanéité agressive, sinon arrogante, colle à l’image du personnage dont la tenue vestimentaire n’est absolument pas datée.

Le mode de vie de Thomas est futile et productif, cliché attaché à la profession de photographe de mode. Il est tonique et sa disponibilité aux aléas de la vie urbaine, la gratuité de ses gestes (voir sa lutte pour emporter le manche de guitare fracassée par un des musiciens des Yard BIrds et son abandon dans la rue avec indifférence), une complaisance dandyste pour tout ce qui advient d’apparence neuve, constituent des exemples d’une morale chic et marginale. Cette dernière prétend alors s’opposer au puritanisme et aux conformismes de tous ordres contre lesquels les révoltes étudiantes s’élèveront dans le monde entier une ou deux années plus tard. Blow up est exemplaire de ce que l’idéologie publicitaire du milieu du XXème siècle qualifie de « pop », condition et résultat d’existence de son apparent contraire : la révolte de la jeunesse. Les deux phénomènes précipitant de manière fulgurante l’effacement, « l’éclipse » de l’humanisme latin hérité de l’Antiquité et de la Renaissance. Les Ecrits corsaires et les Lettres luthériennes, ces textes critiques prémonitoires du bolognèse Pier Paolo Pasolini, évoquèrent les mêmes mutations parallèlement aux films du ferrarais Michelangelo Antonioni. On ne saurait trouver plus beau tandem de cinéastes qui renvoie à la légendaire unité italienne

 

En fait, le cinéaste auxquels certains (le critique Franco Fortini) reprochèrent l’insuffisant point de vue politique des films, pressentit et cristallisa, entre 1965 et 1975, l’instabilité et la désorientation de la pensée au crépuscule des constructions idéologiques qui fondaient jusqu’alors les habitudes et les formes de l’art acquises au cours de la période « moderne ». Certains historiens-philosophes, de Walter Benjamin à Giorgio Agamben, qualifient ainsi les cinq siècles qui mènent de la Renaissance du XVème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle, longue période qui engendra et développa le capitalisme.

Le constat par Antonioni de cette disparition du passé par l’accélération de ce que l’on nomme le « contemporain » qui s’est substitué au « moderne », signifierait-il que le réalisateur de Blow up ignora et enjamba la transition du moderne ?

Ce constat traduirait-il alors les doutes du cinéaste quant à la possibilité de représenter les subits changements d’époque, en « agrandissant » les images de l’art par les moyens de la loupe temporelle qu’est le cinéma ?

 

L’interrogation photographique mise en scène dans Blow up est la métaphore de l’étendue quasi infinie de ce à quoi il faut recourir pour rendre compte des métamorphoses de la réalité humaine et sociale, qu’elle soit accomplie ou présente. La finalité de l’agrandissement photographique mène à la vision d’une masse proliférante et informe. C’est ce dont Thomas fait l’expérience déceptive. Pourtant, Blow up a confirmé dans le cinéma contemporain que cet horizon poudreux de l’agrandissement photographique est l’allégorie de l’inlassable relance de notre curiosité.